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Quand ils nous avaient transports, la nuit, les yeux bands, nous nous attendions recevoir chacun une balle dans la nuque. Critiques, citations, extraits de Cette aveuglante absence de lumière de Tahar Ben Jelloun. Du coup il nous parla : J'ai cri, l'autre jour, parce que je n'arrivais pas savoir si nous tions le jour ou la nuit. Étais-je sans pitié, étais-je monstrueux au point de profiter du décès de l'un d'entre nous? Un vent frais nous caressait la peau.

Ben Jelloun, Tahar lister les titres de cet auteur. L'histoire de ce roman est basée sur le témoignage d'un ancien Cette aveuglante absence de lumière est un. Cette aveuglante absence de lumière / Tahar Ben Jelloun Résumé non disponible — BNFA, Daisy voix de synthèse (6h 18mn) · Daisy texte; PDF. Tahar Ben Jelloun - Cette Aveuglante Absence de Lumiere - Transféré par Téléchargez comme PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd Télécharger.

Mais nos yeux, même s'ils avaient perdu le regard, s'étaient adaptés. Nous voyions dans les ténèbres, ou nous croyions voir. Nos images étaient des ombres se déplaçant dans le noir, bousculant les uns et les autres, allant jusqu'à renverser la carafe d'eau, ou déplacer le morceau de pain rassis que certains gardaient pour parer aux crampes d'estomac. La nuit n'était plus la nuit, puisqu'elle n'avait plus de jour, plus d'étoiles, plus de lune, plus de ciel.

Nous étions la nuit. Nous n'étions pas dans n'importe quelle nuit. La nôtre était humide, très humide, poisseuse, sale, moite, sentant l'urine des hommes et des rats, une nuit venue à nous sur un cheval gris suivi par une meute de chiens enragés.

Elle avait jeté son manteau lourd sur nos visages que plus rien n'étonnait, un manteau où il n'y avait même pas de petits trous laissés par les mites, non, c'était un manteau de sable mouillé. De la terre mélangée aux excréments de toutes sortes d'animaux se déposa sur notre peau, comme si notre enterrement était terminé. Non, le vent qui soufflait dans le manteau nous donnait un peu d'air pour que nous ne mourrions pas tout de suite, juste de quoi nous maintenir loin de la vie et tout près de la mort.

Ce manteau pesait des tonnes. Invisible et pourtant palpable. Je cachais mes mains derrière mon dos pour ne plus être en contact avec la nuit. Il y avait donc des préférences entre deux douleurs. Pas vraiment. Tout le corps devait souffrir, chaque partie, sans exception, La tombe a été aménagée encore un 11 mot de la vie, mais il faut bien continuer à emprunter à la vie de petites choses de telle sorte que le corps subisse toutes les souffrances imaginables, qu'il les endure avec la plus lente des lenteurs, et qu'il se maintienne en vie pour subir d'autres douleurs.

En fait, la tombe était une cellule de trois mètres de long sur un mètre et demi de large. Elle était surtout basse, entre un mètre cinquante et un mètre soixante. Je ne pouvais pas me mettre debout. Un trou pour pisser et chier.

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Un trou de dix centimètres de diamètre. Le trou faisait partie de notre corps. Il fallait très vite oublier son existence, ne plus sentir les odeurs de merde et d'urine, ne plus sentir du tout.

Pas question de se boucher le nez, non, il fallait garder le nez ouvert et ne plus rien sentir. Au début, c'était difficile. C'était un apprentissage, une folie nécessaire, une épreuve à réussir absolument. Être là sans être là. Fermer ses sens, les diriger ailleurs, leur donner une autre vie, comme si j'avais été jeté dans cette fosse sans mes cinq sens. C'était cela : faire comme si je les avais déposés dans une consigne de gare, rangés dans une petite valise, bien enveloppés dans du coton ou de la soie, et puis mis de côté à l'insu des tortionnaires, à l'insu de tout le monde.

Un pari sur l'avenir. Je tombai dans la fosse comme un sac de sable, comme un paquet à apparence humaine, je tombai et je ne ressentais rien, je ne sentais rien et je n'avais mal nulle part. Non, cet état-là, je ne l'atteignis qu'après des années de souffrances. Je crois même que la douleur m'avait aidé.

À force d'avoir mal, à force de supplice, j'avais réussi lentement à me détacher de mon corps et à me voir lutter contre les scorpions dans cette fosse. J'étais au-dessus. J'étais de l'autre côté de la nuit. Mais avant d'y arriver, j'ai dû marcher des siècles dans la nuit du tunnel infini. Nous n'avions pas de lit, pas même un morceau de 12 mousse en guise de matelas, pas même une botte de foin ou d'alfa sur laquelle dorment les animaux.

Était-ce Tannée de leur confection ou bien une référence spécifique pour les condamnés à la mort lente? Légères et solides, elles sentaient l'hôpital. Elles avaient dû être trempées dans un produit désinfectant. Il fallait s'y habituer. L'été, elles n'étaient pas très utiles. Je pliai l'une et en fis un matelas très étroit.

Je dormais sur le côté. Lorsque je voulais changer de côté, je me levais pour ne pas défaire les plis. Systématiquement, surtout au début, je me cognais la tête contre le plafond. C'étaient des couvertures empoisonnées! Que de fois je me suis persuadé que la terre allait s'ouvrir et m'engloutir! Tout avait été très bien étudié. Ainsi, nous avions droit à cinq litres d'eau par jour.

Qui leur avait communiqué ce chiffre? Probablement des médecins. D'ailleurs l'eau n'était pas vraiment potable. J'avais une carafe en plastique où je versais de l'eau et la laissais décanter toute une journée.

Depuis la nuit du 10 juillet , je n'ai plus d'âge. Je n'ai ni vieilli, ni rajeuni. J'ai perdu mon âge. Il n'est plus lisible sur mon visage. En fait, je ne suis plus là pour lui donner un visage. Je me suis arrêté du côté du néant, là où le temps est aboli, rendu au vent, livré à cette immense plage de drap blanc que secoue une brise légère, donné au ciel vidé de ses astres, de ses images, des rêves d'enfance qui y trouvaient refuge, vidé de tout, même de Dieu.

Je me suis mis de ce côté-ci pour apprendre L'oubli, mais je n'ai jamais réussi à être entièrement dans le néant, pas même en pensée. Le malheur est arrivé comme une évidence, une bourrasque, un jour où le ciel était bleu, tellement bleu que mes yeux éblouis perdirent la vue pendant quelques secondes, ma tête étourdie penchait comme si elle allait tomber.

Je savais que ce jour-là allait être le jour du bleu taché de sang. Je le savais si intimement que je fis mes ablutions et priai dans un coin de la chambrée où régnait un silence étouffant. Qui se souvient du sang sur les nappes, du sang sur le gazon d'un vert vif? Il y eut un mélange brutal de couleurs. Le bleu n'était plus dans le ciel, le rouge n'était plus sur les corps, le soleil léchait le sang avec une rapidité inhabituelle, et nous, nous avions des larmes dans les yeux.

Elles coulaient toutes seules et trempaient nos mains qui n'arrivaient plus à tenir une arme. Nous étions ailleurs, peut-être dans l'au-delà, là où les yeux révulsés quittent le visage pour se loger dans la nuque. Nos yeux étaient blancs. Nous ne voyions plus le ciel ni la mer. Un vent frais nous caressait la peau. Le bruit des détonations se répétait à l'infini. Longtemps il nous poursuivra. Nous n'entendrons plus que ça.

Nos oreilles étaient occupées. Je ne sais plus si nous nous rendîmes à la garde royale, celle qui traquait les rebelles, ou si nous fûmes arrêtés et désarmés par des officiers qui avaient changé de camp quand le vent tourna. Nous n'avions rien à dire. Nous n'étions que des soldats, des pions, des sous-officiers pas assez importants pour prendre des initiatives. Nous étions des corps qui avaientfroiddans la chaleur de cet été. Mains attachées derrière le dos, nous étions jetés dans des camions où morts et blessés étaient entassés.

Ma tête était coincée entre deux soldats morts. Leur sang entrait dans mes yeux. D était chaud. Ils avaient tous les deux lâché merde et urine.

Avais-je encore droit au dégoût? Je vomis de la bile. À quoi pense un homme quand le sang des autres coule sur sa figure? À unefleur,à l'âne sur la colline, à un enfant jouant au mousquetaire avec un bâton pour épée. Peut-être qu'il ne pense plus.

Il essaie de quitter son corps, de ne pas être là, de croire qu'il dort et qu'il fait un très mauvais rêve. Non, je savais que ce n'était pas un rêve. Mes pensées étaient claires. Je tremblais de tous mes membres. Je respirais le vomi et la mort à pleins poumons. Je voulais mourir asphyxié.

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J'essayai d'introduire ma tête dans un sac en plastique posé près des cadavres. Je ne réussis qu'à susciter la colère d'un soldat qui m'assomma d'un coup de pied dans la nuque.

En perdant connaissance, je ne sentais plus la puanteur des cadavres. Je ne sentais plus rien. J'étais délivré. Un coup de crosse dans les tibias me réveilla. Où étions-nous? Il faisait froid. Peut-être dans la morgue de l'hôpital militaire de Rabat.

Le tri entre les vivants et les morts n'avait pas été fait. Certains gémissaient, d'autres se cognaient la tête contre le mur, injuriant le destin, la religion, l'armée et le soleil. Ils disaient que le coup d'Etat avait raté à cause du soleil. Il était trop fort, trop lumineux. Je me taisais. Je ne pensais à rien.

J'essayais de me fondre dans le néant et de ne plus rien entendre ou ressentir. En plus du trou creusé dans le sol pour faire ses besoins, il y en avait un autre au-dessus de la porte en fer pour laisser passer l'air.

Nous n'avions plus de nom, plus de passé et plus d'avenir. Nous avions été dépouillés de tout. Il nous restait la peau et la tête. Pas tous. Le numéro 12 fut le premier à perdre la raison. Il devint très vite indifférent. Il brûla les étapes. Il entra dans le pavillon de la grande douleur en déposant sa tête ou ce qui en restait à la porte du camp.

Certains prétendirent l'avoir vu faire le geste de déboîter sa tête et se pencher pour l'enfouir entre deux grosses pierres. Il entra libre. Rien ne l'atteignait.

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Il parlait tout seul, sans jamais s'arrêter. Même quand il dormait, ses lèvres continuaient à bredouiller des mots incompréhensibles. Ce qui nous était interdit. Le numéro 12 s'appelait Hamid. Il était mince et très grand, la peau mate. Il était le fils d'un adjudant qui avait perdu un bras en Indochine.

L'armée avait pris en charge l'éducation de ses enfants qui devinrent tous militaires. Hamid voulait être pilote de ligne et rêvait de quitter l'armée. Le jour, il était impossible de le faire taire. Son délire nous rassurait un peu.

Nous étions encore capables de réagir, de vouloir entendre un discours 19 logique, des mots qui nous feraient réfléchir, sourire ou même espérer.

Nous savions que Hamid était parti ailleurs. Il nous avait quittés. Il ne nous voyait plus ni ne nous entendait. Ses yeux fixaient le plafond pendant qu'il parlait.

Hamid était en quelque sorte notre avenir probable, même si on nous avait assez répété que le futur n'existait plus pour nous. Peut-être des médecins Tavaient-ils drogué afin de le rendre fou et nous l'avaient envoyé comme exemple de ce qui pourrait nous arriver. C'était possible, car, durant les mois passés dans des caves à subir toutes sortes de tortures, certains perdirent la vie, et d'autres, comme Hamid, la raison.

Sa voix résonnait dans les ténèbres. C'était le jour de la lettre P. Les gardiens le laissaient parler, comptant sur notre exaspération afin de rendre sa présence encore plus pénible.

Il l'avait appris à l'école coranique comme la plupart d'entre nous, sauf que lui se destinait à être le mufti de la caserne. Il avait même participé à un concours de récitants et obtenu le troisième prix. C'était un bon musulman, il ne manquait pas ses prières et lisait toujours quelques versets avant de dormir. Quand l'Ustad se mit à réciter le Coran, la voix de Hamid se fit de plus en plus basse, jusqu'à s'éteindre.

On aurait dit que la lecture du livre saint l'apaisait, ou du moins différait son délire. Personne n'osait intervenir. C'était sa façon de nous quitter, de s'isoler et d'appeler la mort.

Elle vint le prendre lorsqu'il entra en transe et se cogna plusieurs fois la tête contre le mur. Il poussa un long cri, puis nous n'entendîmes plus ni sa voix ni son souffle. L'Ustad dit la première sourate du Coran. Il chanta plutôt. C'était beau. Le silence qui régna ensuite était magnifique. L'Ustad fut désigné pour négocier avec les gardes les conditions de l'enterrement de Hamid. Ce fut long et compliqué.

Il fallait en référer au commandant du camp, lequel devait attendre les ordres de la capitale. Notre premier acte dé résistance consista à réclamer un enterrement digne pour l'un de nous. Nous étions vingt-deux vivants autour de ce corps, dont la voix résonnait encore dans nos têtes. Nous invoquâmes la tradition musulmane, qui désapprouve l'enterrement différé, le soleil ne devant se coucher qu'une fois sur le défunt.

Il fallait faire vite, d'autant plus que la chaleur étouffante - nous étions au mois de septembre - n'allait pas tarder à s'attaquer au cadavre. Les funérailles eurent lieu le lendemain matin. Malgré les circonstances, nous étions heureux. Nous revoyions la lumière du ciel après quarante-sept jours de ténèbres.

L'Ustad conduisit la cérémonie, réclama de l'eau pour la toilette du corps et un drap pour le linceul. Un des gardes, apparemment ému, apporta plusieurs bidons d'eau et un drap blanc tout neuf. Je cherchai des repères. Notre bâtiment était entouré de remparts épais 21 hauts d'au moins quatre mètres.

Tout autour du camp, il y avait des montagnes grises. Pas d'arbres. Une caserne au loin. Le néant, le vide. Notre prison était à moitié sous terre. Les gardes devaient vivre dans deux petites baraques, à quelques centaines de mètres de là où nous étions en train d'enterrer Hamid. Durant une petite heure, j'ouvris grands les yeux, et même la bouche, en vue d'avaler le plus de lumière possible.

Aspirer la clarté, la stocker à l'intérieur, la garder comme refuge, et s'en souvenir chaque fois que l'obscurité pèse trop sur les paupières. Je me mis torse nu, pour que ma peau s'en imprègne et accapare ce bien précieux.

Un garde m'intima l'ordre de remettre ma chemise. Étais-je sans pitié, étais-je monstrueux au point de profiter du décès de l'un d'entre nous? La vérité était là, amère et brutale. Si la mort de mon voisin me permet de voir le soleil, ne serait-ce que quelques instants, devrais-je souhaiter sa disparition? C'était notre récompense, notre espoir secret, celui que l'on n'osait pas formuler mais auquel on pensait. Et la mort se transforma en un superbe rayon de soleil.

Certes, nous avions été jetés là pour mourir. Notre corps devait subir sa décomposition petit à petit. Qu'elle vienne, la mort! Son travail était bien entamé. Hamid fut le premier à nous offrir une bouffée de lumière. C'était son cadeau d'adieu. Parti sans souffrir, ou presque. Driss avait une maladie des muscles et des os. Il ne devait pas faire partie de notre commando. On devait même le déposer à l'hôpital militaire de Rabat.

Le chef oublia. Son destin était de venir mourir dans cette prison, sous terre. Ses jambes décharnées s'étaient recroquevillées et étaient collées à sa poitrine. Tous ses muscles fondirent. Il lui était impossible de lever la main. Les gardes consentirent à me laisser lui donner à manger et l'aider à faire ses besoins.

Il ne pouvait plus mâcher. Je mastiquais le pain et le lui donnais par petites bouchées, suivies d'une gorgée d'eau. Il lui arrivait d'avaler de travers, et il ne pouvait pas tousser. Je ne voyais pas bien ses yeux. Ils devaient être vitreux, vides. Il dormait accroupi, la tête posée contre le mur, les mains calées sous les pieds. Il mettait du temps à trouver cette position qui lui permettait de s'endormir sans trop ressentir les douleurs articulaires.

Il perdit peu à peu la parole. Il fallait deviner ce qu'il balbutiait. Je savais qu'il réclamait la mort. Mais je ne pouvais pas l'aider à mourir.

À la limite, si j'avais eu une petite pilule bleue pour le délivrer, peut-être la lui aurais-je donnée. Vers la fin, il refusait de s'alimenter. Je sentis la mort s'installer dans ses yeux. Il essaya de me dire 23 quelque chose, peut-être un chiffre.

Je crus comprendre qu'il s'agissait du chiffre quarante. Il paraît que la mort met quarante jours pour occuper tout le corps. Dans son cas, elle l'emporta assez vite.

J'eus beaucoup de mal à faire sa toilette. Les genoux repliés avaient fait un trou dans la cage thoracique. Les côtes étaient entrées dans les articulations. Impossible de déplier les jambes, ni les bras.

Son corps était une boule tout osseuse. Il devait peser moins de quarante kilos. Il était devenu une petite chose étrange.

Il n'avait plus rien d'humain. La maladie l'avait déformé. Nous tions encore capables de ragir, de vouloir entendre un discours 19 logique, des mots qui nous feraient rflchir, sourire ou mme esprer. Nous savions que Hamid tait parti ailleurs. Il nous avait quitts. Il ne nous voyait plus ni ne nous entendait.

Ses yeux fixaient le plafond pendant qu'il parlait. Hamid tait en quelque sorte notre avenir probable, mme si on nous avait assez rpt que le futur n'existait plus pour nous. Peut-tre des mdecins Tavaient-ils drogu afin de le rendre fou et nous l'avaient envoy comme exemple de ce qui pourrait nous arriver.

Tahar Ben Jelloun - Cette Aveuglante Absence de Lumiere - 2001

C'tait possible, car, durant les mois passs dans des caves subir toutes sortes de tortures, certains perdirent la vie, et d'autres, comme Hamid, la raison.

Sa voix rsonnait dans les tnbres. De temps en temps, nous reconnaissions un mot ou mme une phrase : papillon , pupille de la passion , pas possible, popeline, poussette, poussoir, paladie, prs palade, pourir de pain et de poif C'tait le jour de la lettre P. Les gardiens le laissaient parler, comptant sur notre exaspration afin de rendre sa prsence encore plus pnible. Pour ne pas faire leur jeu, Gharbi, le numro 10, se mit rciter le Coran, qu'il connaissait par cur. Il l'avait appris l'cole coranique comme la plupart d'entre nous, sauf que lui se destinait tre le mufti de la caserne.

Il avait mme particip un concours de rcitants et obtenu le troisime prix. C'tait un bon musulman, il ne manquait pas ses prires et lisait toujours quelques versets avant de dormir.

On l'appelait, l'cole des lves officiers, l' Ustad , le Matre. Quand l'Ustad se mit rciter le Coran, la voix de Hamid se fit de plus en plus basse, jusqu' s'teindre. On aurait dit que la lecture du livre saint l'apaisait, ou du moins diffrait son dlire. Au moment o l'Ustad termina, en prononant la formule Ainsi la parole de Dieu le Trs Puissant est Vrit , Hamid reprit son discours avec la mme vhmence, le mme rythme lanci20 nant, la mme confusion.

Personne n'osait intervenir. Il avait besoin de sortir tous ces mots en arabe et en fran ais. C'tait sa faon de nous quitter, de s'isoler et d'appeler la mort. Elle vint le prendre lorsqu'il entra en transe et se cogna plusieurs fois la tte contre le mur. Il poussa un long cri, puis nous n'entendmes plus ni sa voix ni son souffle.

L'Ustad dit la premire sourate du Coran. Il chanta plutt. C'tait beau. Le silence qui rgna ensuite tait magnifique. L'Ustad fut dsign pour ngocier avec les gardes les conditions de l'enterrement de Hamid.

Ce fut long et compliqu. Il fallait en rfrer au commandant du camp, lequel devait attendre les ordres de la capitale. Ils voulaient jeter le corps dans une fosse, sans crmo nie, sans prire, sans lecture du Coran. Notre premier acte d rsistance consista rclamer un enterrement digne pour l'un de nous.

Nous tions vingt-deux vivants autour de ce corps, dont la voix rsonnait encore dans nos ttes. Nous invoqumes la tradition musulmane, qui dsapprouve l'enterrement diffr, le soleil ne devant se coucher qu'une fois sur le dfunt. Il fallait faire vite, d'autant plus que la chaleur touffante - nous tions au mois de septembre - n'allait pas tarder s'attaquer au cadavre. Les funrailles eurent lieu le lendemain matin. Malgr les circonstances, nous tions heureux.

Nous revoyions la lumire du ciel aprs quarante-sept jours de tnbres. Nous clignions des yeux, certains pleur rent. L'Ustad conduisit la crmonie, rclama de l'eau pour la toilette du corps et un drap pour le linceul. Un des gardes, apparemment mu, apporta plusieurs bidons d'eau et un drap blanc tout neuf. Ce fut l'occasion pour chacun d'entre nous d'es sayer de situer le lieu o nous tions.

Je cherchai des repres. Notre btiment tait entour de remparts pais 21 hauts d'au moins quatre mtres. Une chose tait cer taine : nous n'tions pas prs de la mer. Tout autour du camp, il y avait des montagnes grises. Pas d'arbres. Une caserne au loin. Le nant, le vide. Notre prison tait moiti sous terre. Les gardes devaient vivre dans deux petites baraques, quelques centaines de mtres de l o nous tions en train d'enterrer Hamid.

Durant une petite heure, j'ouvris grands les yeux, et mme la bouche, en vue d'avaler le plus de lumire possible. Aspirer la clart, la stocker l'intrieur, la garder comme refuge, et s'en souvenir chaque fois que l'obscurit pse trop sur les paupires. Je me mis torse nu, pour que ma peau s'en imprgne et accapare ce bien prcieux.

Un garde m'intima l'ordre de remettre ma chemise. Le soir, j'eus honte d'avoir t heureux grce l'en terrement d'un compagnon. La vrit tait l, amre et brutale. Si la mort de mon voisin me permet de voir le soleil, ne serait-ce que quelques instants, devrais-je souhaiter sa disparition?

Et pourtant, je n'tais pas le seul le pen ser. Driss, le numro 9, eut le courage d'en parler : l'en terrement devint pour nous l'occasion de sortir et de voir un rayon de lumire. C'tait notre rcompense, notre espoir secret, celui que l'on n'osait pas formuler mais auquel on pensait. Et la mort se transforma en un superbe rayon de soleil.

Certes, nous avions t jets l pour mourir. La mission des gardes tait de nous maintenir le plus pos sible dans l'tat de pr-mort. Notre corps devait subir sa dcomposition petit petit. Il fallait taler la souf france dans le temps, lui permettre de se rpandre len tement, de n'oublier aucun organe, aucune parcelle de peau, de monter des orteils aux cheveux, de circuler 22 entre les plis, entre les rides, de s'insinuer telle une aiguille cherchant la veine pour dposer son venin.

Qu'elle vienne, la mort! Que les survivants en pro fitent pour voir le jour! Son travail tait bien entam. Hamid fut le premier nous offrir une bouffe de lumire. C'tait son cadeau d'adieu. Parti sans souffrir, ou presque. Aprs une anne dans ce trou, la question qui han tait chacun de nous tait : qui le tour, prsent? Je faisais des spculations.

Driss avait une maladie des muscles et des os. Il ne devait pas faire partie de notre commando. On devait mme le dposer l'hpital militaire de Rabat. Le chef oublia. Son destin tait de venir mourir dans cette prison, sous terre. Ses jambes dcharnes s'taient recroquevilles et taient colles sa poitrine.

Tous ses muscles fondirent. Il lui tait impossible de lever la main. Les gardes consentirent me laisser lui donner manger et l'aider faire ses besoins. Il ne pouvait plus mcher. Je mastiquais le pain et le lui donnais par petites bouches, suivies d'une gorge d'eau.

Il lui arrivait d'avaler de travers, et il ne pouvait pas tousser. Il courbait son dos, mettait la tte entre ses jambes et roulait sur le sol pour faire passer l'eau du bon ct de l'sophage. Il avait telle ment maigri qu'il ressemblait un oiseau dplum. Je ne voyais pas bien ses yeux.

Ils devaient tre vitreux, vides. Il dormait accroupi, la tte pose contre le mur, les mains cales sous les pieds. Il mettait du temps trouver cette position qui lui permettait de s'endormir sans trop ressentir les douleurs articulaires.

Il perdit peu peu la parole. Il fallait deviner ce qu'il balbutiait. Je savais qu'il rclamait la mort. Mais je ne pouvais pas l'aider mourir. Vers la fin, il refusait de s'alimenter. Je sentis la mort s'installer dans ses yeux. Il essaya de me dire 23 quelque chose, peut-tre un chiffre.

Je crus comprendre qu'il s'agissait du chiffre quarante. Il parat que la mort met quarante jours pour occuper tout le corps. Dans son cas, elle l'emporta assez vite. J'eus beaucoup de mal faire sa toilette. Les genoux replis avaient fait un trou dans la cage thoracique. Les ctes taient entres dans les articulations.

Impossible de dplier les jambes, ni les bras. Son corps tait une boule tout osseuse. Il devait peser moins de quarante kilos. Il tait devenu une petite chose trange. Il n'avait plus rien d'humain. La maladie l'avait dform. Avant mme d'achever sa toilette, je fus bouscul par deux gardes qui dposrent le corps dans une brouette et s'en allrent aprs m'avoir remis dans ma cellule, J'avais le souffle coup.

Ils avaient disparu et je n'eus pas le temps de dire un mot. C'est dans les preuves pnibles que la plus plate des banalits devient exceptionnelle, la chose du monde la plus dsire.

Je compris tout de suite que nous n'avions aucun choix. Il fallait renoncer aux gestes simples et quotidiens, les oublier, se dire : la vie est derrire moi , ou : on nous a arrachs la vie et ne rien regretter, ne pas se lamenter ni esprer. La vie est reste de l'autre ct de la double muraille qui entoure le camp. C'est tout un apprentissage que de se dfaire des habitudes de la vie, apprendre par exemple que les jours et les nuits sont confondus et qu'ils se ressemblent dans leur excrable mdiocrit.

Renoncer tre comme avant : se lever le matin en pensant la journe venir et aux surprises qu'elle nous rserve. Se diriger vers la salle de bains, regarder son visage dans le miroir, faire une grimace pour se moquer du temps qui dpose, notre insu, quelques traces sur la peau.

Chantonner peut-tre ou siffloter. Passer ensuite sous la douche et y rester un bon quart d'heure pour le petit plaisir de recevoir une masse d'eau chaude sur les paules, se frictionner avec un savon qui sent la lavande. Se scher et enfiler un caleon propre, une chemise bien repasse, choisir ensuite le costume, la cravate, les chaussures. Lire le journal en buvant un caf Renon25 cer ces petites choses de la vie et ne plus regarder en arrire. Varier ce scnario et passer en revue tout ce qui ne nous arrivera plus.

Ah, comment s'habituer ne plus se brosser les dents, ne plus sentir cette odeur agrable du fluor au fond de la bouche, accueillir la mauvaise haleine, les odeurs que dgage un corps mal entretenu J'utilisais la presque totalit des cinq litres d'eau qu'on nous donnait pour faire ma toilette. Me laver malgr les conditions fut pour moi un impratif absolu. Je pense que sans eau j'aurais craqu. Faire mes ablutions pour la prire et pour me sentir propre, ne pas m'essuyer avec la couverture, attendre que les gouttes d'eau schent.

Cet apprentissage fut long mais trs utile. Je me considrais comme quelqu'un qui aurait t renvoy l'ge des cavernes et pour qui il fallait tout rinventer avec si peu de moyens. Au dbut, pour me distraire, j'imaginais qu'une pro vidence exceptionnelle produirait un miracle, un peu comme ces fins heureuses des films amricains. Je pen sais des hypothses plausibles : un tremblement de terre ; la foudre frappant d'un coup tous les gardiens au moment o ils s'installent sous un arbre pour fumer ; le chef du camp, le Kmandar, qui ferait ternellement le mme rve o une voix venue du ciel lui ordonnerait de dsobir ses suprieurs et de nous librer, sinon une punition divine s'emparerait de sa misrable vie Mais la providence se moquait de notre sort.

Elle riait de nous. J'entendais des rires gras et des clats de colre. Pendant que je rvassais, deux gardes ouvrirent la porte de ma cellule, se prcipitrent sur moi et me four rrent dans un sac. Ils tranrent le sac en direction de la sortie.

Je gigotais, mes cris taient touffs par leurs commentaires : 26 Celui-l, on va l'enterrer vivant. Tous les dtenus hurlrent en frappant sur les portes. Je me dbattais de toutes mes forces au fond de ce sac en matire trs rsistante. J'eus la prsence d'esprit d'entamer la lecture de la Fatiha. J'eus une force excep tionnelle. Je criais les versets jusqu' faire taire tout le monde. Arrivs au bout du couloir, ils lchrent prise. J'entendis un des gardes dire son compagnon qu'ils s'taient tromps.

Non, nous avons accompli notre mission. Il fallait juste leur faire peur. Pendant qu'ils se disputaient, je continuais rciter le Coran. Ils ouvrirent le sac et me ramenrent dans ma cellule.

En me retrouvant dans ma solitude, je fus pris d'un fou rire nerveux. Je n'arrivais pas me retenir et me calmer. Je riais, riais et tapais des pieds sur le sol. Je savais que c'tait de la provocation et de l'intimidation.

L'paule droite me faisait mal. En me dbattant, j'avais d me cogner contre une pierre. Ils avaient tous les droits sur nous. Qui les empcherait de revenir et de s'en prendre quelqu'un d'autre, de simuler une excu tion, le jeter dans une fosse ou lui faire subir le supplice de l'immobilit? C'est une punition courante dans l'ar me : on enterre le corps ne laissant dpasser que la tte et on l'expose face au soleil l't ou sous la pluie l'hi ver, les mains et les pieds attachs.

Curieusement, quelques jours aprs, les deux gardes frapprent ma porte et me demandrent de ne pas leur en vouloir : Tu sais, on s'est tromps. En fait, quand quelqu'un est malade ou mort, ordre nous a t donn de nous en dbarrasser. Alors, un conseil : ne tombe pas malade.

Si tu meurs, ce sera entre toi et Dieu. De toute faon, malade ou pas, d'ici on ne sort pas vivant. T'as intrt tre en bonne sant. Je ne rpondis rien. Ils me parlaient, mais en fait ils s'adressaient tout le monde. Nous tions encore sous le choc du changement de prison. Puis je corrigeai mentalement : ici, je ne suis pas en prison.

Ici, personne n'est un dtenu avec une peine purger. Je suis, nous sommes, dans un bagne d'o l'on ne sort pas. Cela me rappela l'histoire de Papillon, ce bagnard franais qui avait russi s'chapper de la prison la plus dure du monde.

Mais je ne suis pas Papillon. Je me moque perdument de ce type et de son histoire. Ici nous sommes, je suis, je serai un rsistant. Nous sommes en guerre contre un ennemi invisible qui se confond avec les tnbres. J'ai dit un ennemi? Je rectifie : ici, je n'ai pas d'ennemi. Il faut que je me persuade de a : pas de sentiment, pas de haine, pas d'adversaire.

Je suis seul. Et moi seul pourrais tre mon propre ennemi. J'ar rte. Je range tout a dans une case et je n'y pense plus. Se souvenir, c'est mourir. J'ai mis du temps avant de comprendre que le souvenir tait l'ennemi. Celui qui convoquait ses souvenirs mourait juste aprs.

C'tait comme s'il avalait du cyanure. Comment savoir qu'en ce lieu la nostalgie donnait la mort? Nous tions sous terre, loigns dfinitivement de la vie et de nos souve nirs.

Malgr les remparts tout autour, les murs ne devaient pas tre assez pais, rien ne pouvait empcher l'infiltration des effluves de la mmoire.

La tentation tait grande de se laisser aller une rverie o le pass dfilait en images souvent embellies, tantt floues, tan tt prcises.

Elles arrivaient en ordre dispers, agitant le spectre du retour la vie, trempes dans des parfums de fte, ou, pire encore, dans des odeurs du bonheur simple : ah! La rverie laquelle je succombais au dbut tait fausse. Je maquillais dessein les faits bruts, je mettais de la couleur sur le noir dans le noir. C'tait un jeu que je trouvais insolent.

Et pourtant le calvaire pouvait tre attnu par un peu de provocation. J'avais encore 29 besoin de ces faux-semblants pour masquer l'indul gence dont j'tais atteint. Je n'tais pas dupe. Le che min tait rude et long, un chemin incertain. Il fallait consentir tout perdre et ne rien attendre afin d'tre mieux arm pour braver cette nuit ternelle, qui n'tait pas tout fait la nuit mais en avait les effets, l'enveloppe, la couleur et l'odeur. Elle tait l pour nous rappeler notre fragilit.

Rsister absolument. Ne pas faillir. Fermer toutes les portes. Se durcir. Vider son esprit du pass. Ne rien laisser traner dans la tte. Ne plus regarder en arrire. Apprendre ne plus se souvenir. Comment arrter cette machine? Comment faire une slection dans le grenier d'enfance, sans devenir totale ment amnsique, sans tomber dans la folie?

Il s'agit de verrouiller les portes d'avant le 10 juillet Non seulement il ne faut plus les ouvrir, mais il est impratif d'oublier ce qu'elles cachent. Je ne devais plus me sentir concern par la vie d'avant ce jour fatal. Mme si des images ou des mots venaient jusqu' ma nuit et rdaient autour de moi, je les renverrais, je les repousserais, parce que je ne serais plus en mesure de les reconnatre.

Je leur dirais : Il y a erreur sur la personne. Je n'ai rien faire avec ces fan tmes. Je ne suis plus de ce monde. Je n'existe plus. Oui, c'est moi qui parle. C'est tout fait cela : je ne suis plus de ce monde, du moins du vtre, et pourtant j'ai gard la parole, la volont de rsister, et mme d'oublier.

L'unique chose que je devrai viter d'oublier, c'est mon nom. J'en ai besoin. Je le garderai comme un testament, un secret dans une fosse obscure o je porte le numro fatidique : 7. J'tais le septime dans le rang au moment de l'arrestation. Cela ne voulait pas dire grand-chose. Mes rves taient fconds. Ils me visitaient souvent. Ils passaient une partie de la nuit avec moi, disparais30 saient, laissant au fond de ma mmoire des bribes de vie diurne. Je ne rvais pas de libration, ni d'avant renfermement.

Je rvais d'un temps idal, un temps suspendu entre les branches d'un arbre cleste. Si, dans la peur, c'est l'enfant en nous qui se rveille, ici c'taient le fou et le sage en moi qui se rvlaient d'ar dents dbatters : qui m'emmnerait au plus loin de moi-mme.

J'assistais, souriant et paisible, ce tiraille ment entre deux excs. Ds que les souvenirs menaaient de m'envahir, je mobilisais toutes mes forces pour les teindre, leur bar rer la route. J'avais d mettre au point une mthode artisanale afin de m'en dbarrasser : il faut d'abord pr parer le corps pour atteindre l'esprit; respirer longue ment par le ventre; se concentrer en prenant bien conscience du travail respiratoire.

Je laisse surgir les images. Je les encadre en chassant ce qui bouge autour d'elles. Je cligne des yeux jusqu' les rendre floues. Je fixe ensuite l'une d'entre elles. Je la regarde longue ment, jusqu' ce qu'elle s'immobilise. Je ne vois plus que cette image. Je respire profondment, en pensant que ce que je vois n'est qu'une image qui doit dispa ratre. Par la pense, j'introduis quelqu'un d'autre ma place. Je dois me convaincre que je n'ai rien faire dans cette image. Je me dis et me redis : ce souvenir n'est pas le mien.

C'est une erreur. Je n'ai pas de pass, donc pas de mmoire. Je suis n et mort le 10 juillet Avant cette date, j'tais quelqu'un d'autre. Ce que je suis en ce moment n'a rien voir avec cet autre. Par pudeur, je ne fouille pas dans sa vie. Je dois me tenir l'cart, loign de ce que cet homme a vcu ou vit actuellement. Je me rpte ces mots plu sieurs fois, jusqu'au moment o je vois un inconnu occuper lentement ma place dans l'image que j'ai immobilise. Cet inconnu a pris ma place auprs de 31 cette jeune femme qui a t ma fiance.

Je sais que c'est elle, mon ancienne fiance. Quand avons-nous rompu? Je n'avais aucun moyen d'entrer en contact avec elle. Mon isolement tait total. Il ne me restait que la pense pour communiquer avec le monde au-dessus de la fosse. Comment dire ma fiance de ne plus m'attendre, de faire sa vie et d'avoir un enfant, parce que je n'existais plus? Il fallait tre radical : je n'ai plus de fiance. Je n'ai jamais eu de fiance. Cette femme dans le souvenir est une intruse.

Elle est entre l par erreur ou par effraction. C'est une inconnue. Totalement trangre ma vie. Elle et l'inconnu qui a pris place dans l'image sont des trangers pour moi. C'est une photo que j'avais d prendre un jour o je me promenais dans un jardin public. Quel jardin? Mme pas.

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Pourquoi me souviendrais-je d'une personne qui m'tait inconnue? Je me rptais ces vidences jusqu' fatiguer l'image, jusqu' ce qu'elle s'vanouisse et tombe dans l'oubli.

Ainsi, quand d'autres images essayaient de resurgir, je les annulais en faisant le geste de les brler. Je me disais : elles ne me concernent pas, elles se sont trompes de case et de personne. C'est simple, je ne les reconnais pas et je n'ai pas les reconnatre.

Si elles insistaient, au point de devenir obsessionnelles, harassantes, je cognais ma tte contre le mur jusqu' voir des toiles. En me faisant mal, j'oubliais. Le coup sur le front avait l'avantage de briser ces images qui me harcelaient et voulaient m'attirer de l'autre ct du mur, de l'autre ct de notre cimetire clandestin.

Un gouffre fait pour engloutir lentement le corps. Ils avaient pens tout. Normale, c'est--dire une prison d'o on peut sortir un jour, aprs avoir purg sa peine. Des cellules d'o on peut voir le ciel, grce une fentre haut pla ce. Une prison avec une cour pour la promenade, o les dtenus se rencontrent, se parlent et font mme des projets. La prison de Kenitra est connue pour la sv rit de son rgime, pour la duret de ses gardiens.

Lbas, on enfermait les politiques. Une fois que j'ai connu Tazmamart, Kenitra, malgr tout ce qu'on en disait, m'apparaissait comme une prison presque humaine. Il y avait la lumire du ciel et un rayon d'espoir. Dix ans.

C'tait la peine laquelle nous tions condamns. Nous n'tions pas des cerveaux, juste des sous-officiers excutant des ordres. Mais, le temps que la fosse soit amnage en mouroir, le temps que des ingnieurs et des mdecins tudient toutes les ventua lits pour faire durer les souffrances et retarder au maximum la mort, nous tions Kenitra, prison terrible mais normale.

Quand ils nous avaient transports, la nuit, les yeux bands, nous nous attendions recevoir chacun une balle dans la nuque. Pas de cadeau. La mort promise, certes, mais pas tout de suite. Il fallait endurer, vivre minute par minute toutes les douleurs physiques et toutes les cruauts mentales qu'ils nous faisaient subir. Un cur qui s'arrte! Un anvrisme qui se rompt! Une hmorragie gnrale!

Un coma profond! J'en tais arriv souhaiter une fin immdiate. Je repensais Dieu et ce que le Coran dit du suicide : Tout est entre les mains de Dieu. Ne pas har un mal qui pourrait tre un bien. Celui qui se donne la mort ira en enfer et mourra l'infini de la manire dont il s'est supprim. Celui qui se tue en se brlant vivra dans lesflammespour toujours. Celui qui se jette dans la mer sera un noy indfiniment C'tait une nuit chaude d'aot J'avais du mal m'endormir.

J'entendais les battements de mon cur. Cela me drangeait. J'avais une apprhension confuse. Je dis quelques prires et m'allongeai sur le ct gauche pour ne plus entendre battre mon cur. Vers trois heures, on ouvrit la porte de ma cellule. Trois hommes se prcipitrent sur moi, l'un attacha mes mains avec des menottes, un autre me mit un bandeau noir sur les yeux et le troisime me fouilla, prit ma montre et le peu d'argent que j'avais sur moi.

Il me poussa dans le cou loir o j'entendis les cris d'autres hommes qui subis saient le mme traitement. On nous rassembla dans la cour. Les moteurs des camions taient en marche. Ils firent l'appel. Un soldat me poussa jusqu' la petite chelle pour monter dans le camion. Certains protestaient. On ne leur rpondait pas. En quelques minutes, nous fmes tous dans les camions bchs, en route pour une destina tion inconnue.

C'tait peut-tre l'heure d'en finir. Partir les yeux bands et les mains empches de bouger. L'image de l'excution sommaire. On y pensait tous. Mon voisin priait et disait mme sa profession de foi, les dernires paroles avant la mort : J'atteste qu'il n'y a de Dieu qu'Allah et que Mohammed est son pro phte. Il rptait cette phrase de plus en plus vite, jusqu' ne plus rien distinguer. Les mots n'taient plus prononcs mais nonns.

Nous tions secous comme des cageots de lgumes. Le camion ne devait plus rouler sur la route goudronne. Les militaires n'aiment pas qu'on remarque leurs dplacements, ni qu'on devine leurs intentions. Le voyage avait dur tellement d'heures que j'avais renonc compter le temps. J'eus l'impres sion un moment que les vhicules tournaient en rond. Elles se succ daient un rythme acclr.

Tout repassait sur mon cran : la lumire insoutenable de Skhirate, le sang schant au soleil, la grisaille du tribunal, l'arrive la prison de Kenitra et surtout le visage de ma mre que je n'avais pas vue depuis plus de deux ans mais qui m'apparaissait parfois en rve.

Bien sr, moi aussi, je pensais que ce voyage vers l'inconnu tait celui de notre mort. Curieusement, cela ne me faisait pas peur. Je ne cherchais mme pas savoir o nous tions. L'arme pouvait-elle se dbar rasser de cinquante-huit personnes, les faire disparatre dans une fosse commune? Qui se lverait pour prendre notre dfense et rclamer justice? Nous vivions un tat d'exception. Tout tait possible. Il valait mieux arrter l les spculations.

Les camions continuaient tourner en rond. D'aprs le bruit du moteur, nous devions mon ter une cte, peut-tre tions-nous sur une montagne. Il faisait chaud.

L'air tait irrespirable. Nous touffions. La bche, trop paisse, laissait passer la poussire mais peu d'air. J'avais soif. Nous avions tous soif. Comme nous rclamions de l'eau avec insistance, le sous-offi cier qui tait ct du chauffeur hurla : Vos gueules, sinon je les ferme avec du sparadrap!

Nous arrivmes destination la nuit. L'air tait frais, cette fracheur qui succde la grosse chaleur du jour. Nous entendmes des voix que nous ne comprenions pas. D'autres mili taires devaient prendre la relve. Nous fmes partags en deux groupes. Je compris qu'au btiment A il y avait quelques grads.

Moi, j'tais affect au btiment B. Nous avions toujours les yeux bands et les mains atta ches. Ce ne fut que le lendemain que des gardes vin rent nous dtacher et enlever le bandeau. Hlas, quand on enleva le mien, je ne vis que du noir. Je crus que j'avais perdu la vue. Nous tions dans un bagne conu pour tre ternellement dans les tnbres. Le suicide n'est pas une solution. L'preuve est un dfi. La rsistance est un devoir, pas une obligation.

Garder sa dignit est un impratif absolu. C'est a : la dignit, c'est ce qui me reste, ce qui nous reste. Chacun fait ce qu'il peut pour que sa dignit ne soit pas atteinte. Voil ma mission. Rester debout, tre un homme, jamais une loque, une serpillire, une erreur. Je ne condamnerai jamais ceux qui flanchent, abandonnent le combat, ceux qui ne sup portent pas ce qu'on leur fait endurer, finissent par cder sous la torture et se laissent mourir. J'ai appris ne jamais juger les hommes.

De quel droit le ferais-je? Je ne suis qu'un homme, semblable tous les autres, avec la volont de ne pas cder. C'est tout. Une volont cruelle, ferme, et qui n'accepte aucun compromis. D'o vient-elle? De trs loin.

De l'enfance. De ma mre, que j'ai toujours vue se battre pour nous lever, mes frres et surs. Jamais renoncer. Jamais baisser les bras.

Ma mre ne comptait plus sur notre pre, un bon vivant, un monstre d'gosme, un dandy qui avait oubli qu'il avait une famille et dpensait tout l'argent chez des tailleurs qui lui confectionnaient une djellaba en soie par semaine. Il faisait venir ses chemises d'Angleterre et ses babouches de Fs.

Il faisait venir son parfum tan tt d'Arabie Saoudite, tantt de Paris, et se pavanait 37 dans les palais de la famille du pacha El Glaoui.

Pen dant ce temps-l, ma mre trimait, travaillait tous les jours de la semaine pour que nous ne manquions de rien. On avait le strict ncessaire. Seul le petit dernier, celui qu'elle appelait le petit foie, avait le droit d'tre gt. Ma mre perdait sa svrit face son petit prince, tonnant enfant l'intelligence lumineuse et aux caprices innombrables.

Il avait droit tout, mme une moto pour ses quinze ans; et l'aveu fait table entre deux clats de rire : Maman, je prfre les hommes aux femmes ; je suis amoureux de Roger, mon prof de lettres! Nous l'aimions tous, peut-tre parce que notre mre l'adorait, et que nous ne voulions pas la contrarier ou contester sa faon d'avoir de la joie et du bonheur avec cet enfant. Elle tait merveille par sa beaut et par son exceptionnelle vivacit.

Le jour o elle a renvoy mon pre de la mai son, elle nous a tous runis et nous a prvenus : Pas de fainant chez moi, pas de dernier de la classe ; pr sent, je suis votre mre et votre pre! Quand il pousa ma mre, mon pre tait bijoutier dans la Mdina de Marrakech. Il avait hrit cette bou tique de son oncle maternel qui n'avait pas eu d'enfant et le considrait comme son propre fils.

Il passait son temps lire et apprendre par cur les grands potes arabes.

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Il ne s'arrtait que pour faire du charme aux belles femmes qui venaient devant sa vitrine admirer les bijoux exposs. Il tait connu pour son besoin de sduction et son mauvais sens du commerce. De toute faon, il se destinait enseigner les lettres l'universit El Qaraouiyne Fs. Mais ds que son pre fut appel la cour du pacha El Glaoui, il ferma la boutique et le suivit dans le palais o il donnait des cours de langue arabe aux enfants et petits-enfants du pacha. Cela se passait au dbut des annes cinquante.

Le pacha tait l'ami et collaborateur des Franais. Mon 38 pre devait faire semblant de. Ce pre, que j'ai peu connu, tait en fait un pote, ami des potes, aimant l'lgance et le faste, l'amiti des puissants et le plaisir de les faire rire.

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Il n'avait pas le sens de la famille et ne se sentait en rien responsable de ses nombreux enfants. J'tais dj dans l'arme quand un de mes frres m'apprit la nouvelle : Le roi ne veut plus se sparer de notre pre.

Ils sont devenus des amis intimes! Du coup, on ne le voit plus. Il est tout le temps au palais. Mme quand le roi voyage, il l'emmne avec lui. Ainsi le dandy de Marrakech, le sducteur donjua nesque, la mmoire vivante de la posie populaire, celui qui avait tant fait souffrir ma mre, celui qui ne pensait qu' son plaisir, le bijoutier de la Mdina, nos talgique de la cour du pacha El Glaoui, cet homme qui serait capable de ne pas reconnatre un de ses enfants s'il le rencontrait dans la rue, celui qu'on appelait le savant , le matre , n'tait au fond qu'un bouffon du roi.

Pour ma mre, cet homme n'existait plus. Elle avait dcid de vivre comme s'il tait mort. Elle n'en parlait jamais.